Business club franco-russe «Nouveaux horizons». Entretien avec Dmitri KOROBKOV. Ambassadeur de l’ONG « BUSINESS RUSSIA » en France.

« Nouveaux horizons » : Lors de sa récente intervention lors du Forum « Le monde après le coronavirus » organisé à OUFA, le Président de l’ONG « Business Russia » Alexei REPICK a indiqué 3 tendances pour le futur : une très forte augmentation du chômage due au développement accéléré de nouvelles technologies, une généralisation des activités digitales et usages sans contact et une renaissance des PME, grâce à l’émergence d’une économie nouvelle encourageant l’artisanat et le « do it yourself », la customisation et l’approche « sur mesure ». Partagez-vous cette vision de « l’après » et comment ces tendances pourront-elles bouleverser nos modèles économiques en France et en Russie ?

Difficile de ne pas être d'accord avec Alexeï. L'ampleur de la crise économique actuelle doit encore être réalisée, mais il est d'ores et déjà évident que le monde a radicalement changé. Les entrepreneurs devront repenser les processus métier pour pouvoir s'adapter à la nouvelle réalité. Les entreprises seront obligées d'optimiser considérablement leurs dépenses pour survivre dans le nouvel environnement concurrentiel, et les tendances les plus évidentes dans cette direction seront la mise en place du travail à distance permanent pour une partie des employés et la poursuite, encore plus active, de l'automatisation du travail. En réalité, la tendance à l'automatisation est apparue depuis très longtemps : comparez, par exemple, la quantité de travail manuel dans les entreprises aujourd'hui et il y a 50 ans. Bien sûr, cela conduit inévitablement à la perte de nombreux emplois, à la disparition de certaines professions, et la population active est sans cesse obligée de s'adapter aux changements, d'acquérir de nouvelles aptitudes et compétences, mais quand on parle d'automatisation, nous observons surtout un processus d'évolution logique. Dans le même temps, la réalité a fait apparaître de nouvelles règles du jeu : comme nous le savons, à partir du moment où la situation épidémiologique s'est aggravée, de nombreuses entreprises en Russie et à l'étranger ont mis leurs employés en télétravail.

Certaines d'entre elles ont déjà reconnu que l'expérience est un succès : Facebook a l'intention de transférer jusqu'à 50% de son personnel en télétravail permanent d’ici à 2030, et Twitter a autorisé ses employés à travailler hors du bureau en continu. En Russie, Mail.ru Group, Avito et QIWI ont pris la décision de maintenir leurs employés en télétravail jusqu'en septembre. Tinkoff Bank a prolongé le travail à distance jusqu'au 1er août au moins, et Alfa Bank, à son tour, a autorisé ses employés à ne pas retourner au bureau avant fin 2020. Concernant l'activité future de l'entreprise que j'ai créée (le groupe ADV, leader dans le secteur des communications), nous penchons également pour la mise en oeuvre systématique de cette pratique. C'est là, me semble-t-il, l'un des principaux défis de la pandémie, qui affectera la réorganisation des processus métiers aussi bien en Russie qu'en France : c'est la mise en oeuvre active d'un nouveau modèle d'organisation du travail. De nombreux entrepreneurs ont déjà évalué la réduction potentielle des coûts de location et d'entretien des bureaux, qui peuvent représenter une part importante des coûts globaux et, par ailleurs, l'étendue géographique des recherches d'employés qualifiés s'élargit considérablement, sachant que les attentes salariales pour des qualifications comparables peuvent varier considérablement dans différentes régions. Globalement, tout cela peut permettre à l'entreprise de réaliser des économies importantes sur les postes de dépenses habituels et ouvrir de nouvelles opportunités pour la réorganisation de ses activités, y compris avec l'utilisation de l'intelligence artificielle qui occupe des positions de plus en plus fortes dans différents secteurs de notre vie.

« Nouveaux horizons » : La crise du coronavirus a frappé de plein fouet de nombreux pays. Durant la période de confinement en France, son économie a perdu 120 milliards d’Euros, la consommation des ménages a chuté de 18% et le chômage partiel a affecté plus de 6 millions de personnes. En Russie, la situation est également préoccupante : «Деловая Россия» annonce d’ores et déjà une forte récession dans l’hôtellerie, le tourisme, l’industrie, le commerce non alimentaire et dans le secteur des services, avec un arrêt d’activité pour 1 million de PME – sur 6 millions d’entreprises enregistrées – avant Août 2020, malgré plusieurs dispositifs d’aides et des allégements fiscaux mis en place par le gouvernement. Quelle est votre analyse
de la situation actuelle en Russie et quelles mesures supplémentaires seraient nécessaires pour soutenir les entreprises et encourager le processus de reprise économique ?

Tout comme en France, le soutien de l'État aux petites et moyennes entreprises s'effectue cette année en Russie sur plusieurs axes à la fois : subventions budgétaires, avantages, paiements différés, allégements fiscaux, etc. Et même si, contrairement à la France, le secteur des PME en Russie est au stade initial de développement - il ne représente que 20% de l'économie dans son ensemble - il est évident qu'il est impossible de prendre en compte toutes les nuances et difficultés de la situation actuelle comportant de nombreux défis.

Actuellement, le registre russe des PME comprend 6 millions d'entités juridiques et d'entrepreneurs individuels. Mon collègue de Delovaya Rossiya, Boris Titov, qui est également Médiateur chargé de la protection des droits des entrepreneurs près le président de la Fédération de Russie, dans son récent rapport au président, a indiqué que seulement 10% du nombre total des petites entreprises pourraient bénéficier des mesures de soutien. La raison de cette faible couverture est la méthodologie utilisée pour définir les entreprises impactées par la crise sur la base du classificateur panrusse des activités économiques (OKVED). Bien entendu, les experts et les représentants des entreprises insistent sur l'application de critères plus justes. Et je suis très heureux de constater que les autorités concernées admettent les imperfections et les manquements identifiés : ainsi, Maxime Rechetnikov, ministre du Développement économique, a reconnu que le sujet de l'OKVED est «le plus douloureux du système de soutien», démontrant ainsi une volonté politique de résoudre le problème. 

Bien sûr, en tant que business ambassadeur de la Russie en France, il me semble important de soulever une autre problématique du soutien anti-crise aux PME : un certain nombre de représentants des entreprises européennes déplorent à juste titre que les exigences actuelles ne permettent pas aux entreprises à capitaux étrangers d'en bénéficier. Une entreprise est inscrite au registre des PME à condition que la participation étrangère dans son capital social ne dépasse pas 49%. Pour moi, en tant que propriétaire d'une entreprise représentant les intérêts de mes partenaires en Russie, les holdings internationales IPG et Havas, il est évident que pour de nombreuses entreprises conjointes russo-françaises, il s'agit d'une sérieuse limitation. Par exemple, la société « National Ropeways », créée par « Nothern Caucasus Resorts » et POMA, dans laquelle la participation des actionnaires français est plus faible, pourra bénéficier
d'un soutien, alors que d'autres coentreprises, dans lesquelles le capital étranger prédomine, sont privées de cette opportunité. Bien entendu, il est impossible, lors de l'adoption des mesures anti-crise, de prévoir à l'avance toutes les nuances et subtilités, mais je dois noter qu'en partie grâce à la crise actuelle et à la nécessité de prendre des décisions rapides et raisonnables, nous sommes parvenus à un dialogue constant et direct entre les entreprises et le gouvernement, dans lequel les deux parties sont prêtes non seulement à s’écouter, mais aussi à s’entendre.

« Nouveaux horizons » : L’ONG « Business Russia » a été créée en 2001 et compte aujourd’hui 5 000 entreprises de taille moyenne, issues de 40 secteurs d’activité. Elle soutient activement les exportateurs russes et fait désormais partie du Conseil National de coordination pour le soutien de l’Export dont le rôle est de promouvoir le potentiel d’exportation des entreprises russes à l’étranger. Les Ambassadeurs de « Business Russia » dont vous faites partie, mènent un important travail de promotion internationale en établissant des connexions et des synergies
entre les entreprises russes et des partenaires étrangers. Quelles perspectives voyezvous dans ce domaine à la lumière de la crise que nous traversons ? En tant qu’Ambassadeur du mouvement « Business Russia » en France, quelle sera votre démarche « post-Covid » pour développer et consolider les relations économiques franco-russes ?

S'agissant de l'agenda économique extérieur, il convient de noter que le développement des exportations est une priorité en Russie. Créé il y a plusieurs années, le Centre des exportations russe soutient activement les exportateurs russes, en leur offrant une large gamme de mesures et de services de soutien financier, de conseil et autres. En ce qui concerne la France, il est important de comprendre que de nombreux investisseurs français - Sanofi, Renault et autres - vendent les biens produits en Russie y compris à des pays tiers (pas seulement au sein de l'UEE). À la mi-mai, malgré les difficultés actuelles, ENGIE a conclu un accord avec le russe RFP Group, la plus grande holding de la filière bois en Extrême-Orient, sur la fourniture de granulés de bois industriels russes au Japon. Il est évident que l'exportation de produits fabriqués en Russie est intéressante pour des raisons économiques (les coûts de production sont plus bas, etc.) et cela peut désormais devenir une opportunité unique pour le marché russe dans le cadre d'une éventuelle révision de la production à grande échelle en Chine.

Malgré le potentiel du marché russe et les opportunités de développement existantes, le contexte économique et géopolitique actuel réduit l'attractivité de la Russie pour les représentants des PME françaises. À cet égard, les entreprises ont pratiquement cessé d'entrer sur le marché russe et suspendu le lancement de nouveaux projets du fait de la crise économique en Russie et de l'instabilité géopolitique en général. En plus du problème des sources de financement bloquées par les sanctions européennes et américaines, il y a aussi le problème de l'instabilité du marché, qui ne permet pas de prendre des risques importants. Ainsi, par exemple, le premier forum d'affaires francorusse des petites et moyennes entreprises, qui s'est tenu à Moscou en 2016, n'a eu lieu qu'une seule fois et aujourd'hui, les conditions ne sont pas réunies pour une nouvelle édition. À cet égard, je considère comme ma mission principale la mise en place des
outils et des pratiques contribuant à une coopération plus étroite entre les représentants des entreprises russes et françaises. La préparation conjointe avec les collègues de Delovaya Rossiya et du ministère du Développement économique du Forum russofrançais des PME, qui s'est déroulé avec succès à Paris en décembre 2019, m'a une fois de plus convaincu des avantages de la communication et de l'interaction directe entre les parties. Bien sûr, dernièrement, nous sommes tous passés au travail en ligne, mais je suis convaincu que seule la communication personnelle directe permet de créer les conditions et les opportunités d'une coopération étroite et fructueuse dans le futur.

« Nostra victoria in concordia » est un postulat que j'apprécie et auquel nous devons adhérer aujourd'hui plus que jamais.

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